Alexandre Da Costa - Le retour au pays Par Réjean Beaucage
/ 2 novembre 2004
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Le violoniste Alexandre Da Costa revient
au pays ce mois-ci pour quelques concerts et la sortie d'un nouveau disque.
Ce cinquième enregistrement sous étiquette Disques XXI-21 nous permettra
d'entendre le Stradivarius Baumgartner de 1689 (prêté par le Conseil des
Arts du Canada) dans toute sa splendeur, puisqu'il s'agit d'un recueil d'oeuvres
pour violon solo. On y entendra J. S. Bach (Sonate nº 1) et E. Ysaÿe
(Sonate nº 2), mais aussi André Prévost (Improvisation) et Robert
Lafond (Solitario, qui donne son titre au disque).
« J'ai travaillé presque toutes les sonates d'Ysaÿe
et bien sûr j'ai le projet, dans un proche futur, de faire un album qui lui soit
entièrement consacré, bien que ce soit une musique qui n'est pas très
accessible. Je pourrais faire par exemple les six sonates, mais ce n'est pas un
programme qui est apprécié par tous. Idéalement, chaque violoniste voudrait
faire tout Bach, tout Paganini, tout Ysaÿe ; pour être pratique, il faut se
concentrer sur un seul d'entre eux et j'ai choisi Ysaÿe. Je trouve qu'il partage
plusieurs des qualités de Bach et de Paganini. On trouve tout de même une pièce
de Bach sur ce disque, et aussi Improvisation d'André Prévost, que je
joue depuis des années et que j'ai amené avec moi à Vienne, en Espagne, en
France, bref, un peu partout ; c'était important qu'elle soit là. Et puis il y a
une pièce de Robert Lafond, toute nouvelle, composée pour moi, et dont je suis
très heureux. »
Après plusieurs années de concerts sur les scènes
européennes, où il connaît un succès enviable, le musicien d'origine
montréalaise cherche à réapprivoiser le marché canadien. « Ça fait cinq ans que
je vis en Europe. Mes agents sont principalement en Europe, mais j'ai maintenant
un nouvel accord avec un agent d'ici. Comme je suis parti durant quelques
années, c'est un peu difficile pour le moment d'attirer l'attention du public.
Quand je suis parti, à 18 ans, je jouais du piano et du violon, mais c'est en
tant que violoniste que je veux dorénavant me faire connaître. J'ai eu le
plaisir de travailler auprès du meilleur professeur d'Europe, Zakhar Bron, à la
Escuela Superior de Música Reina Sofia de Madrid [un professeur qui a aussi
formé Maxim Vengerov et Vadim Repin...] et c'est ce que j'aimerais partager avec
le public. »
Il faut savoir, en effet, que le musicien est aussi
à l'aise au piano qu'au violon, un fait assez rare lorsque l'on atteint un
certain niveau de professionnalisme. Son tout premier disque, chez Amberola,
contient des pièces de Robert Schumann et Pierre-Max Dubois, qu'il joue au
piano, et d'autres de Pablo de Sarasate, Camille Saint-Saëns et Vittorio Monti,
qu'il interprète au violon. « J'ai énormément étudié les deux instruments, mais
c'est avant tout la musique, que j'étudiais, et l'apprentissage de l'un servait
aussi à l'apprentissage de l'autre. Maintenant, du point de vue technique, je me
suis vraiment spécialisé sur le violon ; j'ai eu l'aide d'un grand maître et je
crois pouvoir dire, sans prétention, que je suis prêt à interpréter tout ce que
l'on peut attendre d'un soliste. » En effet, le violoniste a déjà atteint, à 25
ans, un niveau de jeu d'une qualité tout à fait exceptionnel. Son disque
précédent en donnait déjà un bon exemple : « Je l'ai enregistré avec Christian
Frohn, qui est premier altiste soliste de l'Orchestre philharmonique de Vienne ;
c'est un excellent musicien avec lequel j'avais déjà joué la Symphonie
concertante de Mozart à Sarajevo. Nous avons donc enregistré pour ce disque
des arrangements d'airs de La Flûte enchantée et deux duos de Mozart (KV
423 et 424), de même que la Passacaille de Haendel et Halvorsen.
»
Stradivarius
Comme on le sait, l'assiduité du musicien lui a
valu une grande reconnaissance de la part du Conseil des Arts du Canada, qui lui
a prêté pour une durée de trois ans un magnifique instrument, le Stradivarius
Baumgartner de
1689. « C'est certain qu'il s'agit là d'un fantastique instrument ! Et il est
tout aussi certain que cela m'aide dans ma carrière à plus d'un titre ; j'ai
trouvé depuis que j'ai cet instrument une oreille plus attentive chez certains
chefs d'orchestre, qui n'auraient peut-être pas retenu mon nom auparavant. Je
jouais avant d'avoir celui-ci sur un violon français, un Jean-Baptiste Vuillaume
de 1842, un très bon instrument aussi, et qui vaut beaucoup plus cher que ce que
je pourrais moi-même me payer ! Entre les deux instruments, il y a certaines
différences, au niveau de la puissance, par exemple. Chacun a ses avantages et
ses inconvénients, cependant. Évidemment, j'ai dû apprivoiser le Stradivarius et
aujourd'hui, c'est lui que je préfère ; ça me fera certainement un pincement au
coeur de devoir le rendre au bout des trois ans que durent le prêt ! Ce n'est
pas un instrument qui est facile à jouer, contrairement à ce que l'on pourrait
penser. À Vienne, où j'habite, plusieurs de mes amis étaient curieux de
l'essayer et ils étaient bien surpris de le trouver difficile d'approche. »
La valse des changements d'instruments est un
aspect auquel l'auditeur pense rarement, mais il s'agit bien d'une réalité pour
les solistes en début de carrière : « Au début, évidemment, je me disais « wow
!, un violon de 3M$ ! » J'y faisais extrêmement attention, je le laissais chez
moi, et cetera ; mais c'est mon instrument de travail, il faut que je l'aie avec
moi en tout temps, dans la rue, le métro, l'avion, en rentrant à l'hôtel après
un concert, il est toujours au bout de mon bras... Je viens d'un milieu
artistique : ma mère est artiste-peintre et mon père est un homme de théâtre. Ce
n'est pas un milieu où il y a « de l'argent », et jamais je n'aurais pu me payer
un instrument qui puisse me permettre de faire carrière. J'ai donc commencé avec
un violon moderne, canadien, offert par une fondation, et c'est avec lui que je
suis parti en Europe. Mon professeur m'a présenté à quelques personnes et
éventuellement j'ai pu avoir un superbe Ruggieri durant six mois, un instrument
qui avait appartenu à Jan Kubelík ; après j'ai dû revenir à mon instrument
moderne, puis on m'a prêté un Balestrieri. À la suite d'un concert à Montréal,
un mélomane a choisi de m'aider et a acheté, pour me le prêter, le Vuillaume,
puis j'ai fait le concours de la Banque d'instruments du CAC et me voici avec un
Stradivarius [et un archet Sartory, prêté par la Fondation Canimex, qu'il
utilise avec l'une des 300 variétés de cordes de la compagnie Thomastik]. C'est
un monde où les choses vont vite ! »
Dans la cour des grands
Le « retour au pays » d'Alexandre Da Costa est
assez bien orchestré. Avec huit présences sur scène entre le 15 mai et le 15
juillet, à titre de soliste invité pour le concert du 60e
anniversaire du Conservatoire de Musique de Montréal à la Place des Arts, de
participant à la soirée Stradivarius du Festival de Musique de chambre de
Montréal, ou encore pour un récital avec Marika Bournaki au Domaine Forget, le
musicien regagne aisément sa place.
Après avoir été l'invité en octobre de l'Orchestre
Symphonique d'Extremadura, en Espagne, pour trois programmes au cours desquels
il donnait une rare interprétation du Concerto pour violon (1916) du
compositeur portugais Luis de Freitas Branco, dont il réalisait ensuite le tout
premier enregistrement (a paraître chez Disques XXI-21), il donnera les
Quatre saisons de Vivaldi, le 11 novembre, dans la plus grande salle
d'Espagne, l'Auditorium National d'Espagne à Madrid, avec l'Orchestre
Symphonique de Córdoba sous la direction de Gloria Isabel Ramos
Triano.
Il reviendra au Canada dès le lendemain de ce
concert pour trois récitals avec un programme incluant la Troisième
sonate de Brahms, les Chansons populaires de Manuel de Falla, une
sonate d'Ysaÿe et des oeuvres de Kreisler et Sarasate. À voir le 17 novembre au
Centre Culturel de Rivière-du-Loup (Québec), le 20 à la Salle Albert-Dumouchel
de Valleyfield (Québec), et le 26 novembre à l'Église Central United de
St-Thomas (Ontario).
Deux jours plus tard, Alexandre Da Costa
participera à un concert-bénéfice à la Salle Claude-Champagne, à Montréal, afin
de souligner le 25e anniversaire du programme de musique de l'école
secondaire Pierre-Laporte... et sa possible disparition ! Cette perspective
touche une fibre sensible chez le musicien : « C'était mon école ! Les coupures
prévues constituent à mon humble avis un désastre culturel, et j'ai à coeur la
défense du programme musical qui m'a permis de me développer et m'a donné temps
et environnement pour la recherche et la poursuite de l'excellence artistique.
Il serait très triste de voir que ce programme unique soit abandonné. Fermer un
tel programme, qui est ouvert à tous, fortunés ou non, servira aussi à confirmer
une fausse croyance, soit celle qui affirme que la musique classique ne
s'adresse qu'à une classe sociale à hauts revenus. C'est tout le contraire, j'en
suis l'exemple même, et l'école Pierre-Laporte est une des organisations, aux
côtés du Conservatoire de Musique de Montréal, qui m'a permis de recevoir une
éducation musicale de haut niveau d'une manière accessible financièrement.
»
En début d'année, le musicien « se repose » : « Les
mois de janvier et février marquent un temps très important dans le rythme de
mon horaire de concerts, puisqu'il s'agit du temps que je m'accorde pour
préparer le nouveau répertoire de mes séries du printemps et de l'automne.
»
L'agenda des mois suivants est par ailleurs
impressionnant : « Au début de mars 2005, on m'attend à Vienne pour deux
concerts au Château Laxenburg ainsi qu'un enregistrement avec l'orchestre de
chambre de l'Orchestre symphonique de Vienne, sous la direction de Christian
Schulz. Je jouerai les Quatre saisons. Quelques jours plus tard,
j'entamerai une tournée de cinq concerts dans le Nord-Ouest de l'Allemagne avec
la Nordwestdeutsche Philharmonie sous la direction de Camil Marinescu. Cette
fois, le Concerto de Bruch est au programme. En avril, deux performances
du très technique Concerto nº 2 de Paganini sont à mon horaire. Le 16
avec l'Orchestre symphonique de Malaga, sous la direction de Francisco de
Gálvez, et le 24 avec l'Orchestre Symphonique de Hambourg au Musikhalle de cette
ville, sous la direction de Martin Haselbeck. Juin 2005 me réserve une
performance du Concerto de Tchaïkovski au Casino Baden en Autriche avec
la Sinfonietta Baden, et je ferai mes débuts au très célèbre Musikverein de
Vienne. J'y jouerai encore une fois les Quatre saisons avec l'orchestre
de chambre de l'Orchestre Symphonique de Vienne. »
Les retours de plus en plus fréquents d'Alexandre
Da Costa au pays ont été remarqués et les offres commencent à arriver : « L'été
dernier, j'ai participé à la fête champêtre du Concours de musique du Canada, et
c'est important pour moi, parce que c'est là que j'ai commencé [en remportant
des premiers prix en violon et en piano !] ; j'ai aussi participé au gala des
Jeunesses Musicales à Trois-Rivières et au camp musical des Laurentides où
j'étais invité comme professeur par M. Raymond Dessaints et Mme Johanne Arel,
qui ont été mes professeurs au Conservatoire. C'est un honneur pour moi que mes
anciens professeurs me fassent confiance et me laissent leurs élèves durant deux
semaines ! Donc, les gens ont vu que je revenais au Québec et le mot s'est
passé, puis les courriels sont arrivés. On parle pour l'instant d'un concert à
l'OSM durant la saison 2005-2006. Je fais déjà des concerts de ce type en
Europe, mais je suis très content que l'on m'invite maintenant à le faire chez
moi ! J'espère que l'on se rendra compte que je suis maintenant un grand garçon
! »
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